Comment et quand la Corse est devenue française ? L'histoire racontée de l'intérieur

Comment et quand la Corse est devenue française ? L'histoire racontée de l'intérieur

Chaque année sur les moteurs de recherche, des milliers de curieux et de passionnés d'histoire posent les mêmes questions : « quand la Corse est-elle devenue française ? », « pourquoi la Corse a été rattachée à la France ? » ou encore « comment s'est passée la conquête de l'île ? ».

Pour nous en Corse, ces questions résonnent bien au-delà de simples dates inscrites dans un manuel scolaire. L'histoire de notre île au XVIIIe siècle n'est pas celle d'une province endormie soudainement annexée : c'est l'épopée tragique et grandiose d'un peuple qui a créé la première démocratie moderne d'Europe avant de voir son destin brisé par les armes d'une grande monarchie continentale.

De la Consulte de Caccia aux rives ensanglantées du Golo à Ponte Novu, voici le récit authentique d'une époque charnière où le souffle de la liberté a embrasé la Corse.


1. Avant 1768 : la République corse et le génie de Pasquale Paoli

Bien avant de voir flotter les étendards du roi de France, la Corse a vécu quatorze années d'une souveraineté exemplaire. Dès 1729, las des impôts arbitraires, des vendettas encouragées et de la tyrannie de la République de Gênes, le peuple insulaire se soulève lors d'une insurrection paysanne qui durera près de quarante ans.

En 1755, le destin de l'île bascule avec l'élection de Pasquale Paoli au titre de Général de la Nation lors de la Consulte du couvent Saint-François de Caccia. Âgé de seulement trente ans, celui que nous appelons avec respect U Babbu di a Patria (le père de la patrie) ne se contente pas d'organiser la résistance militaire : il conçoit un État d'avant-garde.

Sous son impulsion, la Corse rédige en 1755 la toute première constitution démocratique écrite de l'histoire moderne, instaurant la séparation des pouvoirs et accordant le droit de vote aux chefs de famille, femmes comprises, un siècle avant la France républicaine. Paoli fonde une université au cœur des montagnes à Corte pour former les élites locales, installe une imprimerie nationale, frappe sa propre monnaie (le sou corse) et bâtit une marine de guerre pour chasser les Génois de leurs comptoirs fortifiés.

C'est également Paoli qui consacre le symbole insulaire suprême : A Testa Mora (la tête de Maure). Il fait relever sur le front le bandeau qui lui couvrait jusqu'alors les yeux, déclarant que le peuple corse doit désormais regarder son avenir en face, libéré de ses chaînes. Cette jeune république suscite l'admiration des philosophes des Lumières à travers tout le continent, de Jean-Jacques Rousseau au penseur écossais James Boswell.

Patrimoine & Mémoire Insulaire

L'Affiche « Pascal Paoli – U Babbu di a Patria »

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2. Le Traité de Versailles de 1768 : la vente d'une souveraineté

Acculée militairement par les milices paolines et ruinée par des décennies d'expéditions stériles, Gênes ne contrôle plus que quelques citadelles côtières isolées : Calvi, Bonifacio, Bastia et Saint-Florent. Ne pouvant plus rembourser les dettes colossales contractées envers la couronne de France pour l'envoi de corps expéditionnaires, la Sérénissime conclut un marché avec la monarchie française.

Le 15 mai 1768, le duc de Choiseul, secrétaire d'État de Louis XV, signe le Traité de Versailles. Par cet accord, la République de Gênes cède temporairement au roi de France l'exercice de la souveraineté sur la Corse, en gage du remboursement de deux millions de livres tournois. Un gage hypocrite : chacun sait à la cour que Gênes n'aura jamais les moyens de solder une telle somme.

Pour le royaume de France, l'objectif est avant tout géopolitique : sécuriser le commerce maritime en mer Tyrrhénienne et barrer la route à la puissance navale britannique qui guette l'île comme base stratégique en Méditerranée occidentale.


3. De la victoire de Borgo au drame de Ponte Novu

Quand les troupes françaises débarquent sur les côtes pour prendre possession du territoire, la Consulte générale des patriotes réunie à Corte rejette unanimement ce marché de dupes. Pour les Corses, une nation souveraine ne peut faire l'objet d'une vente marchande entre deux puissances étrangères.

À l'automne 1768, la résistance s'organise avec bravoure. Lors de la bataille de Borgo en octobre 1768, les milices montagnardes de Paoli infligent un cuisant camouflet aux troupes royales du marquis de Chauvelin, capturant des centaines d'hommes et plusieurs canons. L'écho de cette victoire résonne dans toute l'Europe.

Mais la riposte de Versailles sera implacable. Au printemps 1769, Louis XV envoie une armée professionnelle considérable menée par le comte de Vaux : plus de vingt mille soldats entraînés, dotés d'une artillerie lourde, débarquent à Saint-Florent face à des combattants corses mal équipés et épuisés par des années de blocus.

Le dénouement tragique a lieu les 8 et 9 mai 1769 à Ponte Novu, sur les rives du Golo. Pris en tenaille sous les feux d'artillerie, les patriotes corses se battent corps à corps avec un héroïsme désespéré. Ce pont génois en dos d'âne devient le tombeau des illusions démocratiques de l'île. Le 13 juin 1769, refusant la capitulation, Pascal Paoli prend la route de l'exil à Porto-Vecchio pour rejoindre Livourne puis Londres, sous les acclamations populaires.

Figure Historique

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4. 1769-1789 : De la conquête militaire au décret révolutionnaire

Quelques mois à peine après les combats de Ponte Novu, un événement vient sceller de façon singulière le destin de notre île. Le 15 août 1769, dans la vieille ville génoise d'Ajaccio, naît Napoleone Buonaparte.

Son père, Carlo Bonaparte, ancien compagnon de route de Paoli ayant combattu à ses côtés sur les hauteurs du Golo, comprend que le temps des armes est clos. Il prête serment au roi de France pour faire reconnaître son rang de noblesse et assurer l'avenir de ses enfants au sein des écoles militaires continentales de Brienne et de Paris.

Pendant deux décennies, la Corse vit sous régime d'administration militaire stricte. Mais en 1789, la Révolution française bouleverse à nouveau le continent. Portés par l'esprit républicain, les députés de l'Assemblée nationale constituante adoptent le 30 novembre 1789 un décret historique déclarant solennellement que :

« L'île de Corse fait partie intégrante de l'Empire français ; ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français. »

Ce vote permet à Pascal Paoli de revenir triomphalement de vingt ans d'exil, accueilli comme un héros national par l'Assemblée à Paris avant de retrouver sa terre natale.


Ce qu'il faut retenir de cette épopée

  • 1755 : Paoli proclame la souveraineté de la Corse et rédige la 1ère constitution démocratique moderne d'Europe.

  • 15 mai 1768 : Gênes signe le Traité de Versailles et cède ses droits souverains à Louis XV.

  • Octobre 1768 : Victoire héroïque des Corses lors de la bataille de Borgo.

  • 8-9 mai 1769 : La défaite sanglante de Ponte Novu consacre la prise de possession militaire par l'armée royale.

  • 15 août 1769 : Naissance de Napoléon Bonaparte à Ajaccio.

  • 30 novembre 1789 : L'Assemblée révolutionnaire vote l'intégration juridique et citoyenne de la Corse à la France.

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